Homme rapaillé (L')

Éditeur TYPO
Collection : Typo. poésie
Paru le
Papier ISBN: 9782892951462
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[... ] «Â Il y a une certitude dans ma vie : la littérature, ou si tu veux l'écriture, a été accidentelle », écrit Miron à Claude Haeffely en 1960 (voir À bout portant ). Mot troublant, qui questionne en profondeur ce qu'on appelle ordinairement la «volonté» ou la «décision» d'écrire. Beaucoup d'écrivains, au Québec ou ailleurs (Michel Beaulieu ou Rilke viennent aussitôt à l'esprit), ont parlé de ce moment parfois solennel, en tout cas définitif, où la décision a été prise de vraiment écrire, de faire une Å“uvre. À partir de ce choix, l'écriture (et, par conséquent, la littérature) devient essentielle, nécessaire. Faute de quoi il semble qu'elle ne puisse être qu'une suite de divertissements passagers, d'actes contingents sans grande portée.
Il est clair que L'homme rapaillé n'est pas l'Å“uvre d'un poète du dimanche et que le mot «accidentelle» qualifie la poésie de Miron d'une manière autrement profonde. En fait, ce moment absolu, originaire, de la décision d'écrire a sans doute toujours quelque chose d'un peu mythique, au moins dans le sens (banal, mais bien réel) où cette décision se joue et se rejoue à chaque livre, voire à chaque poème, vidant pour ainsi dire son auteur et le replaçant devant la possibilité de la fin, du «ne-plus-jamais-écrire». Mais il y a davantage, et on pourrait sans doute parler du poète de L'homme rapaillé comme le fait Maurice Blanchot de tel écrivain qui «met toute son énergie à ne pas écrire, pour qu'écrivant, il écrive par défaillance, dans l'intensité de la défaillance».

Défaillir: s'évanouir, tomber dans les pommes, mais aussi, littéralement, manquer à son devoir. L'évanouissement, il se trouve à chaque page de L'homme rapaillé : «la vie toujours à l'orée de l'air / toujours à la ligne de flottaison de la conscience». En vivant le plus douloureusement la perte de l'écriture, jusqu'au dégoût, Miron se trouve à ne plus écrire que dans cette imminence de la perte de conscience et de langage, dans ce moment magnifique et terrible où tout va, une seconde plus tard, disparaître. C'est pourquoi ses poèmes sont presque toujours marqués par un sursaut si caractéristique: il reste peu de chose, la totalité du monde et de soi risque de se dérober, «je n'ai plus que mes yeux de z-yeux / tout ailleurs dans mon corps est ténèbre». Un pas encore, et il n'y aura plus rien, sinon «la détresse à son comble», mais c'est dans l'instant qui précède ce rien que la conscience pure se pose dans sa souveraineté obstinée, têtue, déchirante.

Plutôt que «sursaut», il vaudrait peut-être mieux utiliser le terme que Miron lui-même emploie au dernier vers du «Damned Canuck»: «seulement le ressaut pour dire». Car «ressaut» donne à cette dernière extrémité d'où parle le poète une valeur à la fois sismique et architecturale: là où il défaillit, dans cette fissure ou cette faille, là se produit cette saillie dont on ne saurait dire s'il s'agit vraiment d'une légère élévation ou d'un simple palier. Là, quelque chose en tout cas se construit, on peut s'y agripper, peut-être y mettre le pied comme sur une marche, en espérant qu'on va se maintenir, remonter même, plutôt que descendre.

Mais n'y a-t-il pas quelque scandale à aller plus loin, et à donner à cette défaillance le sens d'un manque au devoir? Il peut paraître insensé de prétendre que le poète du plus haut engagement, et de la plus stricte exigence littéraire (comme en témoignent les infinies corrections et variantes apportées à ses textes), a manqué en même temps à son devoir. Une chose pourtant paraît indéniable: la poésie a toujours été soumise chez Miron à une exigence plus large qui était celle de l'action. Ne-pas-écrire a été chez lu i une conséquence de cette primauté accordée à l'intervention concrète dans le réel, que ce soit au sein des groupes d'action sociale, par la création de l'Hexagone ou par le militantisme politique. Tenue jusqu'au bout, cette orientation aurait pu effectivement détruire le poète Miron, et il est vrai qu'en un sens, L'homme rapaillé a tenu à un fil, a été constamment, dans sa genèse même, au bord du désastre.
Là où tout se renverse et où le rapport entre poésie et action devient davantage intéressant, c'est à partir du moment où ne-pas-écrire devient chez Miron une forme d'action, et cela de deux manières. D'abord, en tant que résistance au système «colonial» en place : cette position est bien connue et elle exercera une profonde influence sur le groupe de la revue Parti pris . Écrire (ou pire encore: bien écrire), ce serait prétendre que tout va bien, que la schizophrénie est vivable. Toutefois, il y a une autre manière de comprendre le geste actif de ne pas écrire: comme une plongée dans le vide intérieur, comme une participation passionnée à la plus extrême pauvreté. Jean Cassou a pu écrire que l'agent du lyrisme de L'homme rapaillé était la «difficulté». Il faudrait dire davantage: ce principe actif, c'est le non-être. Seul Saint-Denys Garneau avait précédé Miron dans cette découverte du néant comme principe d'écriture: là où je n'existe pas, ça ne peut pas écrire, et pourtant ça écrit.
Suprême défaillance, magnifique accident: manquer à sa propre inexistence, écrire que l'on n'est rien et par là devenir quelqu'un, acquérir un nom. Comment ne pas penser à la séquence de «La batèche» qui se termine par ce beau néologisme: «amironner». À force de ne pas écrire, le poète de L'homme rapaillé en vient ainsi à faire le voyage le plus fou, le plus «abracadabrant»: au tréfonds de son néant, il écrit et parle «de plus loin que moi» et devient par là plus que «moi», une pure présence entêtée, un Å“il ouvert sur le vide, un nom qui scintille dans la grande noirceur. «Archaïque Miron», se dira-t­-il à lui-même dans un poème des années quatre-vingt: non pas au sens où il serait dépassé (quoi qu'il ait pu penser parfois), mais plutôt au sens où il est toujours déjà là, où il a remonté le fil de l'écriture jusqu'au non-écrire, où il nous a montré à quel extrême de la dépossession il faut retourner pour en venir à parler juste, à dire vrai.
Là est la légende et pas ailleurs: dans ce passage entre «mon nom est personne» et «j'écris Gaston Miron comme «j'écris arbre», à la manière de Paul-Marie Lapointe, ou «j'écris que l'eau n'est plus l'eau sans les lèvres qui la boivent», à la façon de Roland Giguère. Pure légende en effet: beau scandale de l'écriture qui montre radicalement à quel point il aurait pu ne rien y avoir, et le rien, le personne, le blanc se seraient ainsi perpétués à l'infini du temps et de l'espace, pas même en ces «longs peupliers d'années et d'oubli» qui incarnent certes l'amnésie et la mort, mais pas le néant. La mort existe, le néant n'existe pas. En ce sens, oui, il y a là bel et bien une faute, un accident qui est celui même de la littérature. Mais essentiel, nécessaire dès que survenu, dès que l'écriture a enfin osé faire effraction dans le silence. L'homme rapaillé parle d'un néant qui n'est déjà plus,d'une pauvreté déjà enrichie de quelques mots, quelques gestes décisifs, si incohérents soient-ils. Le futur antérieur, si caractéristique, est un des signes de cette responsabilité qui a toujours chez Miron la forme d'un paradoxe: parler à la fois au futur et au passé, dire à la fois que cela (la naissance, le paysage, la maison, l'être) est enfin arrivé et que cela est encore à venir. Témoigner et promettre, souffrir et désirer: l'un n'allant pas sans l'autre. Dans cette fissure, dans ce «ressaut», la poésie parvient à ne pas complètement trahir «la pauvreté natale», les «trous noirs» de l'esprit. La vérité même de son engagement exige qu'elle demeure fidèle, quelque part, au non-écrire. La création n'est pas ici le contraire de la destruction: errer signifie qu'on porte en soi la destruction, qu'on la conserve à la fois comme une mémoire et comme un avenir, pour tout dire: comme une passion.
Il est significatif qu'au moment même où il élabo­rait bon gré mal gré L'homme rapaillé , dans les années où il écrivait et n'écrivait pas ce livre, Miron se soit reconnu dans la phrase célèbre de F. Scott Fitzgerald:
«Toute vie est bien entendu un processus de démolition.» Significatif parce qu'il se pourrait que cette tension cons­tante, nécessaire et tuante, entre écrire et ne-pas-écrire, entre écrire et vivre (ou agir) touche ce qu'il y a de plus profondément américain dans l'entreprise de L'homme rapaillé . On a beaucoup parlé de la québécité de Miron,
mais moins de son américanité. Lui-même, en 1985, après l'obtention du prix Molson, définissait pourtant ainsi son livre: «Une écriture expansionniste à images et rythmes américains. Une écriture à la Jackson Pollock, de l'action­-écriture.»
N'est-il pas curieux de voir ainsi se répondre, par­-delà trente années de poésie, Fitzgerald et Pollock? Il n'est évidemment pas question de nier les profondes racines européennes de Miron, mais avoir des racines européennes, seulement des racines, est-ce que cela ne définit justement pas l'Amérique et l'Américain, du nord ou du sud? Miron est américain par son extrême désir de naissance, de commencement, sur fond de mémoire européenne. Mais l'exemple de Fitzgerald indique qu'il l'est davantage encore par l'extrême péril qu'il affronte dans ce désir de naissance. Nulle part ailleurs qu'en Amérique le désir de construction est-il aussi intimememt lié à la démolition. Inutile de rappeler à quel point nos villes en sont témoins. Et nulle part ailleurs l'impératif de l'action n'a été aussi fort et n'a rendu plus problématique, plus contingente l'activité d'écrire.
Whitman, au XIXe siècle, définit l'exigence de synthèse entre l'extase et l'action que voudrait et devrait être l'Amérique. Mais les lendemains déchantent et on ne compte plus les poètes du XXe siècle, tels Crane, Lowell, Berryman, Roethke, Ginsberg, qui ont tous comme Miron de profondes racines européennes, et qui vivent l'Amérique sur le mode de la destruction.                                      
La différence, c'est que Miron n'a pas de Whitman (ni de Melville) derrière lui. Et il a beau parler d'images expansionnistes, cela ne saurait, même appliquéÂ à «Compagnon des Amériques», avoir le même sens que pour un Américain. L'Amérique a été réellement expansionniste, ce qui est un mouvement exactement contraire à celui qu'a connu le Canada français jusqu'au Québ ec actuel. Celui-ci, s'il se souvient de l'Europe, «accompagne» justement l'Amérique. L'extase des grands espaces, le paysage que l'on peut embrasser pour aller jusqu'au bout de soi, tout cela prend avec L'homme rapaillé une autre tournure: espace fracturé, discontinu, paysage qui craque, routes défoncées. On y avance par «à-coups», cette expression si typiquement mironnienne, qui évoque les coups de tête, de poing ou de pioche. L'extase prend l'allure d'une série de petites morts: ce que l'on a embrassé, c'est moins la totalité de l'espace qu'une ombre éphémère, le paysage d'un amour qui est venu et est reparti. Ici encore, c'est la fissure, la faille qui domine. Américains, nous défaillons, nous manquons à l'Amérique, nous sommes à vrai dire, comme d'autres l'ont déjà suggéré, de mauvais compagnons.

Est-il nécessaire de s'appesantir sur l'actualité constante de ce livre? Miron, certes, était devenu dès les années soixante un personnage, une légende vivante. Après la parution de L'homme rapaillé , en 1970, il a obtenu tous les prix imaginables, il a été invité partout, a donné d'innombrables entrevues où il devait une fois de plus s'expliquer, et expliquer le Québec. Je l'ai vu éblouir des Français par la force de son verbe, je l'ai vu tomber de sa chaise en Irlande, accompagné en cela par John Montague, un poète de ce pays, parce que la tribune était trop étroite. Je l'ai vu se relever, indemne, dans un grand éclat de rire, et captiver ensuite l'assistance par son dis­cours, avec son harmonica, et surtout, par la pure puis­sance de sa poésie. C'est peut-être finalement cela qu'il faut dire: la garantie ultime de l'homme nommé Gaston Miron, la preuve qu'il détenait à l'appui de ses discours et de ce qui ressemblait parfois à des pitreries, c'étaient ses poèmes, ce livre qui a voyagé et qui voyage partout et dont les accents sonnent toujours juste, parce qu'il affirme passionnément l'accident merveilleux de la vie, ce sursaut absolument injustifiable sur le plan logique. Tout devrait nous condamner au néant, et pourtant nous sommes, le monde est. Nous sommes, Québécois, humain, un accident nécessaire.
Italo Calvino disait qu'un classique est un livre qu'on a toujours déjà lu, même sans l'avoir lu, et qu'en même temps on lit toujours pour la première fois. Comment ne pas voir que cela s'applique au plus haut point à L'homme rapaillé : si connu, si «archaïque», et pourtant si neuf. Le miracle, c'est que cela puisse être éprouvé même par des lecteurs ou des auditeurs qui n'ont rien à voir avec ce «pays agonique». L'homme rapailllé dit vrai, non seulement au Québec, mais partout: on le reconnaît et on le découvre, simultanément, comme un étonnant compagnon, comme un hasard devenu depuis toujours une nécessité.
À force de n'avoir pas voulu écrire, à force de n'avoir voulu être personne, Miron est devenu tous et cha­cun, et le poète accidentel, l'écrivain empêtré, l'homme de toutes les contradictions, a fini par livrer la plus indubitable des affirmations: ce «ressaut» qui tient le coup, ce livre toujours présent qui nous reconduit, chaque fois que nous l'ouvrons, aux sources de l'avenir.
PIERRE NEPVEU

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